
En parcourant récemment les pages du blog d’un champion de varappe
des Alpes-Maritimes passionné par l’histoire contemporaine de l’escalade,
et en rapport avec ses commentaires concernant les voies que j’ai équipé
en 95 à Gréolières, je me permet de rappeler quelques faits qui ont marqués
l’évolution de la pratique ces 2 dernières décennies. Avant de commencer,
je préfère rassurer mes lecteurs, les voies qualifiées de « massacre » le sont…
du point de vue d’un grimpeur des années 2010 en particulier.
Tout les ingrédients de la bouse sont réunis :
-prises taillées/collées.
-Itinéraires directs qui ne tiennent pas compte des possibilités naturelles.
-mouvements basiques.
Ce type de voie n’est pas un phénomène isolé à cette époque
et il s’explique pour plusieurs raisons :-L’explosion de l’entrainement sur pan pousse les grimpeurs à produire
des voies qui ressemblent au support artificiel, les premières compétitions
sont d’ailleurs organisées sur des falaises aux itinéraires « aménagés ».
-Les lignes de haut-niveau en devers ne sont pas encore réellement maitrisées,
« l’œil » des équipeurs ne détecte pas des lignes naturelles aujourd’hui évidentes,
en allant vers une logique plus facile de création d’itinéraires manufacturés
-Les ténors de l’activité proposent des lignes de ce type un peu partout en
Europe et les médiatisent fortement, elles deviennent par la force des choses des
références en difficultés et influencent fortement la génération qui suit.
-La filière énergétique recherchée est la résistance homogène…à tout prix.
Quelques exemples précoces (à des degrés divers de taille) :
Buoux "Tabou zizi", La mythique mais néanmoins bousesque
« la rose »,"la diagonale du fou","total transfer"puis plus tard
« Miss catastrophe » avec
ses monos naturels vaguement bouchés à cotés des « banana sika », spécialité
de notre JB national de l’époque .
Verdon "Echographie"
Cimai "Pantomine", sa voisine de gauche en 8a+ et surtout
"Masse critique",l’itinéraire forcé par excellence, entre
"tréblinka" et et
«en un combat» qui nous
réserve une fin mythique sur
«banana sika» made-in JB.
Volx "Gradiva" (5 métres pour 8 réglettes en SIKA..une base !!), crack botin, l’invitation,youpala..
Un peu plus tard, c’est le lâchage un peu partout en France :
Grotte de l’ours :
Quasi toutes les voies sont bricolées,
"UFO 8C" avec patates montées sur
tiges filetées de
Fred Rouhling, est la plus célèbre.
A noter le 1er 8b+ à vue mondial, par le très talentueux
Elie Chevieux sur la
très retouchée
« Massey fergusson »
Figueroles :secteur entièrement manufacturé et tombé dans l’oubli.
Les goudes :"les liaisons dangereuses", "le Denti"..entièrement sur prises taillées/rapportées
L’étoile noire :
Féfé et ses créations surnaturelles au dessus d’une décharge à l’époque..
Le Saussois:
"Festin de pierre" et quelques autres itinéraires oubliées… .voies entièrement
sikatées par
JP Bouvier qui propose un des 1er 8c+ Français.
(A la même période,
JB Tribout à Volx, a la lumineuse idée de connecter
« le plafond » et
« terminator », grâce à quelques « banana sika » dont il à le
secret pour créer son 8c+ à lui.
Cette dernière voie deviendra une référence de difficulté en France avec un
support très important de la presse.
Les eaux claires:
Fief de
Fred Rouhling et ses créations « nineties »,
"Hugh" et de
"l’autre coté du ciel",voies dont les prises naturelles sont rares!
Le Var:
Les premières voies de la grotte du Blavet avec son énigmatique "paradox"
les voies de
Marco à Chateauvert (qu'il a récemment reprises) et de
Tacos,
le génial inventeur de "mekanik destruktiv" à deversé qui œuvre dans le mur
de "are you ready"avec un 8b "truellissime".
Orgon canal: Et sa fameuse trilogie :
"Macumba","La connexion", et surtout
"Bronx",un des touts premiers 8c+ Français…. même recette : 5 prises naturelles
au départ pour une voie de 35 mouvements!!c'est a voie de référence
ultra médiatique qui à fait rêver ma génération…..
j’en tremble encore d’émotion.
Le reste du secteur, composé de voies franchement plus anecdotiques est
de la même veine…
La liste n’est évidemment pas exhaustive, et chaque région
possède ses petits chefs d’œuvres: Grenoble : Toit de Comboire, Roger Cageot…dans une moindre mesure
Tina dalle et Pierrot beach
Pyrénées : Bois de Lourdes, St pet d’ardet
Maurienne : Grotte à Marius, la bibliothèque
Brianconnais :région pionnière dans la production massive de réglettes
sikatées (freissinière, les traverses et surtout la roche de rame)
Haute-savoie :La Forclaz, Bornand, les Tines
Savoie : le fameux secteur de la Chambotte gauche, création de
P.Mussato.
Corse : les devers de saint-florent et de Pietralba
Il paraitrait même que notre plus digne représentant de l’escalade « roots »,
alias
Graou aurait sévi dans le Luberon avec "
Mouchiki 8C", voie dont
l’originalité consiste à remonter des colonnettes percées par des mono-doigts…
inédit et jamais reproduit à ma connaissance !
Nos amis européens ne sont pas en reste :
Toit de Sarre, Andonno, Arco, Grotti , la discoteca, Tende en
Italie
Cuenca, Pays basque (china wall en particulier), et de nombreux secteurs
et voies à Rodellar, Siurana
en Espagne
Pays bien prolifique en lignes bricolées alors qu’il bénéficie de ressources
naturelles inépuisables.
Même le sacro-saint Frankenjura hérite de sa « SAE naturelle » avec le secteur
«grundfels» (j’ai un doute sur l’ortographe) et ses rails de bidoigts taillées
caractéristiques, bien que ce soit un cas isolé, il semblerait que la rigueur
germanique ait faillit !!
Aux US...encore en retard sur l'escalade libre, l'inspiration européenne ne tarde
pas à arriver :
Smith rock (
scarface), un mur entier à
Rifle, logan canyon, Mount Charleston,
ouvert par un des pionniers du libre américain
Tony Yaniro,
suivi plus tardivement par
Joe Brook, qui, influencé par ses voyages en France
densifie le site avec des lignes "faconnées" avant de se déchainer dans
un secteur entier à Végas :
mount Potassi.
Tout cela pour dire qu’il est délicat aujourd’hui de porter un jugement sur ce
qui à été fait il y’a 15/20 ans sans tenir compte du contexte de l’époque.
Pour avoir connu dans le haut-niveau la plupart des protagonistes
(en plus d’avoir fréquenté un bon nombre de voies citées dans ce texte),
il est important de considérer que les acteurs de cette époque n’étaient pas
spécialement débiles, il faisait juste parti d’un mouvement généralisé et
d’un certain point de vue, expérimental.
Cette génération d'itinéraires "sur-naturel"a probablement permis de faire
exploser le niveau en falaise et d’ouvrir de nouvelles perspectives dans le
domaine de l'ouverture.
La plupart des meilleurs performances dans le sud de l’Europeentre 87 et 97 ont étés faites par des grimpeurs de pointes sur
des voies franchement bricolées.
-Premier 8B+ féminin par
Lynn Hill avec
"masse critique" -Premier 8C et 8C+ Féminin par
Josune avec
« Honky tonky » et
«honky mix»,
Liv sansoz dans "hasta la vista"
-Premiers 8B et 8B+ à vue par
Elie Chevieux avec
« les liaisons» et
«massey»
-Premiers 8C+ en France avec
«festin de pierre»,"super Plafond» et
«Bronx»
-Premiers 9A en France avec
"Hugh" et
«de l’autre coté du ciel»
On notera tout de même que L’Angleterre et L’Allemagne gardèrent
une éthique rigoureuse en produisant des voies naturelles
au top niveau de l’époque:
«Hubble» à raven tor 8c+(UK) et
«action directe» en Allemagne 9A,
créations des talentueux
Ben Moon et
Wolfgang Gullich, suivis plus tard
par
Alexander Huber, grimpeur dont l’éthique est irréprochable et qui
propose des lignes naturelles en 9a tandis qu’en France, nous en sommes
encore à l’ère de la maçonnerie.
Ben Moon et
Alex Huber s’expriment très tôt dans la presse pour dénoncer
la taille en France, quelques grimpeurs hexagonaux également, mais plus
par souci de marketing semble t’il,puisque ceux-ci ont pour la plupart taillé,
se sont fait prendre en photos dans des voies bricolées,et n’hésitent pas
à grimper dans du larcinés à la mode en même temps qu’ils revendiquent
leurs convictions 100% bio.
La période du bricolage massif est aujourd’hui terminéeet c’est tant mieux ! Si pas mal de grimpeurs des années 90, et en particulier les grimpeurs
de haut-niveau de l’époque, ont tendance aujourd’hui à jouer les vierges
effarouchées à la vue d’un bidoigts taillé, j’ai tendance à penser qu’ils ont
la mémoire courte…..ou sont d’une mauvaise foi déconcertante.
Les autres reconnaitront les erreurs d’une époque révolue en appréciant
les voies naturelles ou presque (restons réaliste)des nouvelles générations
qui nous paraissaient autrefois inconcevables..et pas uniquement
pour leur difficultés.
Le prochain chapitre abordera le passionnant sujet de l’histoire locale!!